
Avant la Beatlemania, il y avait la Lisztomania ; Avant que les jeunes ne grincent dans les clubs, ils valsaient dans les brasseries et chantaient des opéras endiablés. Les émotions peuvent sembler universelles, mais les goûts évoluent. Rien de plus sexy qu’une valse à 3/4 un jour, et puis tout le monde décide de se mettre au 4/4 pendant quelques centaines d’années.
Comme la musique, la religion a tendance à évoluer avec le temps. Celle de Rosalia LUX exprime une spiritualité personnelle, inspirée par son éducation catholique ainsi que par la philosophie classique, le nouvel âge, l’Islam et sa relation unique avec Dieu. Réalisé en collaboration avec le London Symphony Orchestra sous la direction de Daniel Bjarnason, LUX est en conversation constante avec la musique populaire – et les idées – du passé.
Philosophiquement et structurellement, LUX partage quelques rythmes avec Mozart Don Giovanni, ce noble coquin et excité que nous en sommes venus à appeler Don Juan. Dans Don Giovannile méchant titulaire sort du danger à maintes reprises, jusqu’à ce qu’il rencontre finalement une force qu’il ne peut pas vaincre. Après qu’il ait été entraîné en enfer, le chœur chante « Questo è il fin di chi fa mal, e de’ perfidi la morte alla vita è semper ugual » (« C’est la fin de celui qui fait le mal, et pour les méchants, la mort est comme la vie »). LUX met Rosalía et ses personnages en danger moral, et son histoire (alerte spoiler sur ce que signifie être humain) se termine par la mort. L’album demande : quelle est la fin pour celui qui essaie de faire le bien mais échoue parfois ? Qu’en est-il de quelques tentations auxquelles on n’a pas résisté, de quelques péchés enthousiastes occasionnels ?
Les enjeux sont élevés ; Le Dieu de Rosalía peut être un Dieu terrifiant, et il ne semble pas du genre à « Kumbaya ». Au début du Mouvement II, elle le sent respirer dans son cou dans « Berghain ». Movement III s’ouvre avec « Dios Es un Stalker » (« Dieu est un harceleur »), avec des paroles à la fois drôles et effrayantes. Dieu a vu Rosalía tomber, l’a suivie dans les coins sombres et l’a vue pécher. Même si elle peut plaisanter à ce sujet, elle demande à Dieu de dire : « No me gusta hacer intervención divina » (« Je n’aime pas faire une intervention divine »), et sa divinité la regardera trébucher en enfer sans se donner la peine de l’arrêter.
Comme Don Giovanni, Mouvement I de LUX s’ouvre sur le sexe, la violence et la possibilité d’une évasion rapide – ou comme elle le dit, « Sexo, Violencia y Llantas (Tires) ». « Quién pudiera/ vivir entre los dos/ Primero amaré el mundo/ y luego amaré a Dios », chante-t-elle : « Comme ce serait bien/ de vivre entre les deux/ D’abord j’aimerai le monde/ ensuite j’aimerai Dieu. » Paradis éternel ou plaisir en ce moment ? LUX n’est jamais loin de cette tension.
Le mouvement I introduit également l’une des métaphores centrales de LUX: Lumière divine, essayant (et peut-être parfois échouant) de briller à travers sa peau. « À travers mon corps, tu peux voir la lumière », roucoule-t-elle en anglais dans « Divinize ». L’idée est détournée dans la séduisante et irrésistible « Porcelana ». Traduite de l’espagnol, elle chante : « Ma peau est fine/porcelaine fine/et elle émet/une lumière rayonnante/ou une ruine divine. »
Ruine, parce que « Porcelana » introduit une obscurité qui LUXLe protagoniste aura du mal à surmonter. Le London Symphony Orchestra évoque des sons incroyables sur celui-ci, notamment des percussions percutantes et de grosses triades de cuivres et de cordes qui rendront jaloux tous les rappeurs. Oubliez les petits sons et la pop de chambre, elle a préparé le LSO pour faire exploser les donateurs de la Symphonie dès le premier rang.
Le mouvement I se termine par « Mio Cristo », un air italien classique sur un Christ qui pleure les diamants, plus Verdi qu’Usher. Mais ce morceau suranné cède la place à une pop post-moderne dingue dans « Berghain », la chanson la plus audacieuse de l’album, et où l’âme de Rosalía est la plus en danger.
« Berghain » doit son nom à une discothèque berlinoise à la réputation débauchée, et la chanson fait des références classiques à « Winter » de Vivaldi et au Ring Cycle de Wagner, avec des mélodies pop et des boucles de mots à la Yoko Ono. Avant que la protagoniste de Rosalía ne cède à la tentation, ses différentes impulsions s’expriment à travers différents interprètes et langues.
Un chœur allemand tonne, (traduit),
Sa peur est ma peur
Sa rage est ma rage
Son amour est mon amour
Son sang est mon sang
Au début, Rosalía les rejoint en allemand, exprimant son admiration dans la langue locale. Mais ses premiers mots en espagnol sont un aveu : « Yo sé muy bien lo que soy », chante-t-elle (« Je sais très bien ce que je suis »). Traduite en anglais, elle poursuit en expliquant à quoi elle peut servir : « De la douceur pour votre café/Je ne suis qu’un morceau de sucre/Je sais que la chaleur me fait fondre/Je sais comment disparaître. »